Eva Agnel: Je ne te hais pas, Rébecca
Elle est haute, la marche de l’escalier.
Ta jupe est serrée, tes mains sont occupées. Comment trouver sa carte dans son sac? La lanière glisse sur l’épaule, le classeur glisse sous le bras, tiens-toi, il démarre, le chauffeur. Ouf! T’as réussi.
T’as même trouvé une place.
Ici, à côté de moi.
Tu veux que j’te raconte une histoire?
Je t’avais déjà observée.
Les jeunes de ton âge ne s’habillent pas comme toi. Les jeunes de ton âge portent des jeans, des pulls aux manches étirées, des écharpes en laine autour du cou; en bas: Nike ou Reebok; en haut: rien ou casquette, c’est la mode. Chez les pauvres, chez les riches, chez les pas trop et chez les qui font semblant. Pour la mode, ce n’est pas si mal.
Mais toi? Toi, tu affiches d’entrée ta différence. La masse, ce n’est pas ton truc. Tu te démarques. Tu fais face à 97% des moins de trente. Tu fais cependant partie des 3% restants, si tu me permets. C’est mathématique. Dans la mesure où 97% + 3% font 100 pour 100. Contraire à ta volonté? Que fait-t-on avec les 3%? On les divise? Autant de fois que tu le souhaites. Il en restera toujours un fragment, tu y seras. Très certainement pas seule. À part ça, tu es unique comme nous tous. Excuse-moi, je dois t’inclure alors dans les 100%, car tout le monde est unique.
L’extérieur te bloque? Ton tailleur, ton chemisier, tes chaussures? Tant pis, c’est ton choix. Ton uniforme. Printemps, automne, hiver. Jamais un manteau. Même si le froid arrive un peu. Même si un vent glacial traverse la région avec cette petite couche grassouillette dissimulée que tu surveilles avec tant d’angoisse. Toujours ce même tailleur! Impeccable, c’est vrai. T’en as plusieurs?
C’est quoi ce large collier d’or 14 carats qui t’étrangle? Du nouveau?
Il était une fois un laboratoire.
Dans ce laboratoire, il y avait des alambics, des pipettes, des tubes, des liquides colorés, des gaz invisibles et des chercheurs. Ce qui était tout à fait normal. Mais ce laboratoire n’avait pas de nom. Ni docteur X, ni docteur Y. Les docteurs X, Y et Z travaillaient dedans. Travailler? C’est peut-être trop dire. Trente-six hommes et quatre femmes y occupaient des postes. L’État était généreux à cette époque révolue, même s’il avait d’autres chats à fouetter par ailleurs. Dieu sait qu’il ne les a pas oubliés. Il portait cependant un regard particulier sur ce laboratoire. Bienveillant. Il veillait bien à ce que quelques ex-contestataires, révolutionnaires du dimanche, se mettent sans crainte à son service.
Il y avait aussi, dans ce monde déjà évolué, pas mal de privés. Et pas seulement des boulangers, des plombiers… En matière de recherche fondamentale, de bons chercheurs bossaient, sans pour autant empocher le dixième du salaire d’un footballeur; et s’ils avaient marqué quelques buts contre les maladies, les inondations et les tremblements de terre, ils n’avaient pourtant rien trouvé contre la mort. Vrai ou faux?
Qu’attendre de plus d’un laboratoire d’État? Avec ces hippies diplômés?
Augmenter le nombre de chômeurs déjà croissant? Cela aurait fait mouche en ces années-là!
L’État préfère tuer deux mouches d’un même geste. C’est rapide et c’est moins fatiguant.
C’est ainsi que certains devinrent soudain ce qui devient rarissime de nos jours, à savoir fonctionnaires.
Ceux qui connaissaient autrefois les quarante chercheurs du laboratoire sans nom pourraient nous certifier que ces quarante n’ont jamais rien trouvé, mais ils continuèrent encore longtemps à le chercher.
Tu vois, c’est comme une fable.
Leur vie n’était pas plus moche que celle des autres. Même s’il fallait se lever à peu près chaque matin. Même s’ils avaient, comme exige la tradition, un supérieur hiérarchique. Même si ce supérieur hiérarchique faisait partie des créatures exceptionnelles transcendant l’esprit conquérant de tous les supérieurs du monde jusqu’ici recensés. Néanmoins, nul ne pouvait jeter ses sujets dans des cages d’animaux! Cela était interdit. Puis, dans les cages du laboratoire sans nom, il n’y avait pas de tigres affamés ou de lions féroces, seulement des petites souris blanches un peu stressées et quelques vieux rats ébranlés.
Prestige oblige, le directeur dirigeait. Son système se fondait toutefois sur des idées simples, comme quoi mêmes les scientifiques ont recours à des astuces beaucoup moins compliquées que l’on pourrait imaginer!
Ce directeur commandait des produits imprononçables à des marchands errants, dans des pays sous-développés; il les stockait dans la cave, à peine remaniés, en proposait des petits sachets, des petits flacons, des petites capsules à des associations nouvellement créées qui proposaient, en retour, une partie des dons qu’elles détenaient de la population sensible aux appels des médias en matière de santé. Tu paies quelques sous pour quelque chose, tu l’emballes et tu le vends, celui à qui tu l’as vendu le revend et il te verse un pourcentage après vente. Tu ne seras pas pauvre. Ton partenaire, non plus, il ne sera pas pauvre. Le sous-développé n’est pas ton partenaire. La population, non plus, elle n’est pas ton partenaire. Tu ne déjeunes pas avec eux. Tu déjeunes avec trois présidents de dix-sept associations différentes, invisibles à l’œil nu, comme tes gaz dans tes ballons bouffants.
Les chercheurs testaient cependant les produits sur les pitoyables rongeurs. Cela les amusait. Si les bestioles se montraient joyeuses, comme celles des dessins animés d’un autre monde, le produit se voyait aussitôt réservé. Les associés étaient aux anges; l’offre du directeur n’était en aucun cas que de la poudre aux yeux.
Rendons au directeur ce qui est au directeur! L’État aussi, il le lui a rendu. Peu d’hommes peuvent arborer autant de médailles que le directeur! Peut-être les généraux! Surtout sous nos règnes où seuls les soldats périssent.
Mais, je ne veux pas t’attrister sur le sort des petits soldats par une si belle matinée ensoleillée!
Mieux vaut penser aux enveloppes qui accompagnaient les médailles du mérite! Pour que le laboratoire se porte bien. Pour qu’il s’inscrive dans la durée.
Une relation immaculée persista durant un quart de siècle entre l’État et le directeur. Sous tous les présidents élus par le peuple, sous tous les gouvernements nommés par le président. Ce fut exactement ça, sa fierté, au directeur.
Car ses relations avec le reste du monde n’étaient pas si attrayantes. Sa femme le quitta ou bout de dix-huit ans de mariage, lorsque leur fils claqua la porte. Mère et fils devenaient majeurs au même moment…
À l’arrivée des caméras de vidéosurveillance dans des lieux importants, le directeur, dès lors aussi spectaculairement avancé en âge que son compte en banque l’était en chiffres, s’enfermait volontiers dans son cabinet au rez-de-chaussée. Il prenait une bouteille de cognac, allumait un cigare et s’adressait aux écrans: « Vous les voyez tous? Vous savez où ils sont, ce qu’ils font…! »
Tant qu’il le pouvait, il se dressait dans sa toute puissance de directeur, allait plus ou moins droit crier deux mots au visage « des quarante prix Nobel de nullité monumentale », puis déambulait se soulager un peu derrière les boxes aux rats.
Faut pas en rire, Rébecca!
Les quarante riaient. Ils riaient, entre eux et par-derrière, de ce qu’ils voyaient: le directeur se coiffait en trois dimensions comme un chef d’orchestre, se laissait pousser une dense barbe et, telles les immenses ailes d’un oiseau antédiluvien, flottait sur son dos franchement voûté un long manteau noir.
Un jour, pareillement au destin tragique des plus grands que l’humanité appelle « les figures historiques » (comme si les petits n’avaient ni figure, ni histoire), l’heure du directeur sonna. Il ne fut pas poignardé dans un coin obscur du laboratoire, non; ce n’est que l’heure de la retraite qui tintinnabula. Mémorable fut quand même la fête au labo et le verre d’adieu, pétillant.
Les trois semaines qui suivirent son départ furent les plus belles dans la vie des quarante chercheurs. Le laboratoire avait des bêtes, des produits, de l’argent, mais il n’avait plus de directeur.
La première semaine, ils cassèrent les appareils de vidéosurveillance en chantant. La deuxième semaine, ils commandèrent chez les traiteurs: mangèrent, burent et fumèrent des cigares. La troisième semaine, ils dormirent chez eux.
Lorsqu’ils revinrent, tout semblait métamorphosé au laboratoire.
Plusieurs courriers les attendaient. Le ministère de la recherche les informait des avantages de la décentralisation graduée et de ceux de la démocratie croissante. Bref, ils devaient s’occuper de la succession de leur directeur. Mais comment? Eux, qui ne pouvaient repérer un grain de sable sur une plage, étaient maintenant désignés pour se trouver un directeur! Rien que ça! Sous prétexte qu’un « laboratoire sans nom et sans directeur n’est pas un laboratoire »?
– Mais cela ne nous dérange pas, s’écrièrent d’une seule voix les quarante.
Le plus âgé appela le ministère.
– Donnez-lui le nom de l’ancien directeur, même s’il est encore vivant, et prévoyez-en un autre très rapidement, hurla le chargé de coordination auprès du ministre compétent. Je vous signale que les directeurs sont jeunes, qualifiés, expérimentés, munis des bonnes références. Polyvalents, flexibles, dynamiques. Débrouillez-vous! Mais pas n’importe comment! Dans une démocratie, il y des règles. Elles sont écrites noir sur blanc, lisez-les!
Ils lurent trois jours et trois nuits.
Pour comprendre qu’ils seraient obligés de former un conseil scientifique de sept membres. Par vote secret. Démocratiquement. Que ce conseil serait obligé d’étudier les candidatures, d’en sélectionner par vote secret, une fois de plus, démocratiquement. Car il est dit: « Sera nommé(e) directeur (directrice) le (la) candidat(e) qui obtiendra la majorité des voix. »
– Comme un Président de la République!
– La vache!
Arrivèrent les Curriculums Vitae. Ils lurent trente jours et trente nuits, ensemble.
– Autant de jeunes qualifiés expérimentés ?
– Comme nous, conclurent les quarante.
Mais il n’en fallait qu’un.
Un qui gagnerait le triple des autres, alors que les autres gagnaient déjà le double des autres autres.
Me suis-tu, Rébecca?
Des questions se bousculèrent soudain dans leur têtes: « Qui sera membre du conseil scientifique? », « Le directeur qui? », « Toi?, Moi?, Lui?, (Elle?) ».
Ils se mirent pour la plupart à songer, discrètement certes, à des possibilités démocratiques, décentralisées, croissantes et complémentaires comme, par exemple, un éventuel poste de directeur adjoint ou de directeur technique, ou économique, ou des ressources humaines, ou des ressources animales, se disant qu’avec le temps, peut-être…
Et ils se regardèrent comme jamais auparavant et leur vie devint un enfer.
Tu descends?
Il monta le chemin bordé de platanes. Il se tenait droit. Il dépassait d’un crâne les passants, y a que les arbres qui le dépassaient lui, mais il ne s’occupait pas des arbres. Ni des passants.
Costard-cravate, l’un des derniers cris de la capitale. Brillante paire de chaussures, mallette assortie, la classe. Dans le ton marron beige. Coupe de cheveux ni courte, ni longue, une mèche tombant sur le front comme par hasard.
Il venait en ce lieu pour la première fois. Pour se présenter devant le conseil scientifique du laboratoire.
Sept mouches collées sur des sièges rembourrés de velours susurraient autour d’une table ovale. Invité, il prit place.
– Nous vous écoutons, fit un responsable.
Il parla.
– Nous vous remercions, fit le responsable.
Les mouches remuèrent leurs membres supérieurs en guise d’applaudissements enthousiastes.
Ce jour de choix démocratique, il fut classé deuxième parmi huit candidats présélectionnés sur deux mille neuf cent quatre-vingt trois.
Après délibération, selon laquelle le Conseil Scientifique du Laboratoire des Recherches Pharmaceutiques Zénon Bonifacio avait élu pour directeur l’un de ses employés, il retourna, comme il était venu, à la capitale.
Un vieux renard l’attendait:
– Qu’y a-t-il, mon grand? Demanda-t-il au bel homme classé deuxième.
– Je suis classé deuxième, répondit celui-ci.
– Ont-ils osé nous faire ça?
Renard disposait de la plus importante société de recherche en neuroleptiques que le pays ait connue de toute son histoire; il était, en outre, premier président du conseil d’administration d’une demi-douzaine d’autres, hors frontière et en voie de développement. Il se déplaçait en permanence d’avion en avion, pour assurer la coopération entre ceux qu’il appelait ses « labos frères ». Un patron touché à ce point par l’idée noble de la fraternité, cela existe. Le sien. Renard voyait juste. Ne parlait jamais pour rien. « Les neuroleptiques, lui dit-il une fois, ne sont pas de minces affaires! Des âmes fragiles attroupées dans des villes, ça consomme! Ça consomme pour dormir, pour se réveiller, pour aller au boulot, s’ils en ont encore un, pour manger, pour boire, pour ne pas manger, pour ne pas boire, pour faire l’amour, pour ne pas faire l’amour; et, crois-moi, c’est pas fini: on les fera consommer davantage! ».
– Ce n’est pas parce que je veux me séparer de toi (il leva ses sourcils, rares à présent), mais je n’ai vraiment pas l’intention de laisser courir ça! Primo: tu mérites une promotion, en voilà une qui se présente; tu vas pas rester premier assistant jusqu’à ce que je meure, n’est-ce pas? Secundo: tu te feras construire une maison en province, tu as une famille, tes enfants seront contents; ta femme, bon sang, ne te soucie pas d’elle, elle s’y fera. Tercio: je peux agir, moi, et maintenant.
– Ainsi soit-il, répondit l’assistant.
Et c’est ainsi que le laboratoire Bonifacio vit inverser son classement décentralisé, entre le premier et le deuxième candidat, par un arrêté ministériel conforme à la législation en vigueur, permettant aux plus hautes autorités d’intervenir sans appel en cas de litige flagrant.
Ne t’étonne de rien, Rébecca!
Bien sûr qu’il commença par se faire construire une maison à la campagne: deux étages, jardin, piscine, terrasse. Bien sûr qu’il allait vers des nouveaux contacts, se montrer promptement partout où une quelconque opportunité lui semblait se présenter. Et le chemin du laboratoire, il fallut aussi le prendre.
En directeur.
Charles Olamona de Caries, 44 ans, chimiste et docteur en biologie expérimentale, se dit sur le chemin bordé de platanes: « À nous deux, la province! »
Il était attendu.
– Bienvenue, entendit-il; et il vit une salle remplie de regards, d’amuse-gueule et de champagne. Que notre nouveau directeur soit le bienvenu! À cette occasion exceptionnelle, souvenons-nous encore une fois de notre ancien, qui, hélas, obligé de prendre sa retraite, nous a quittés. Nos plaies en resteront à jamais béantes mais aujourd’hui, le navire continue sa voie…
– Mes chers collègues, entendit-il sa propre voix prononcer, tandis qu’un sourire à l’usage du public s’affichait sur son visage. Il prononça quelques mots comme productivité, compatibilité, mondialisation, et insista sur l’inégalable honneur qui lui était fait d’être invité à conduire, sans doute aussi vers quelques ports encore inexplorés, un aussi précieux engin.
Champagne bu, il visita les lieux. Tous les quarante derrière. Comme la femme de ménage avait nettoyé et désinfecté la veille, en se faisant pour la première fois des heures supplémentaires, l’établissement brillait comme un sou neuf dans ses moindres recoins.
– Satisfait, Monsieur? Lui demanda une chercheuse.
– Je vous donnerai ma réponse plus tard, fit-il, en espérant que je le serai.
Les quarante retournèrent à leur poste et il s’installa dans le bureau de son prédécesseur.
Il jeta un coup d’œil sur le cahier du personnel.
Il n’avait nullement envie d’apprendre quarante noms, ceux de ses nouveaux collègues ou, comme il se plaisait dès lors à dire, ses assistants. Pourquoi retenir autant de noms inutiles? Il ouvrit néanmoins son agenda professionnel, cadeau du Renard, épais comme la Sainte Bible; derrière les pages des jours, sur les feuilles vierges, il inscrivit vite fait des chiffres en colonnes. Auprès du chiffre 1, il nota: « me dit le bienvenu, petite taille, plutôt brun, chemise jaune, mouche qui veut devenir guêpe ».
Il n’est pas le seul, tu sais.
Monsieur Olamona de Caries a vite appris le métier de directeur.
Il n’y avait rien à faire. Le laboratoire tournait, Dieu sait comment, mais il tournait comme s’il était programmé pour tourner aussi convenablement que la terre.
La secrétaire, une gracieuse créature haute en couleur dans un débardeur et pantalon moulant, entrait dans son bureau une fois par semaine. Elle était nouvelle comme lui; sauf qu’elle, elle occupait un emploi jeune. D’une voix timide, elle lui disait:
– Si Monsieur le directeur voulait signer les commandes…
– Posez-les là, agençait-il, dès que j’ai le temps… Et il souriait de son fauteuil, jusqu’à ce que la fille ait fermé la porte derrière elle. Á cause de ses mèches rouges, il la nomma dans son carnet: « N°41: la coccinelle ».
Entourée par un poignée de meilleurs camarades, Mouche N°1 s’occupait du reste. Il finit par saisir le sens profond de la décentralisation et s’autodéclara chef de projet.
Les bons exemples trouvent autant de suites que les mauvais; le nouveau directeur nota bientôt dans ses colonnes quinze nouveaux chefs de projets.
Cela fit au total seize.
Il félicita seize fois la formation des groupes de recherches spécialisées dans des disciplines particulières. Sans le moindre souci.
Divise et règne!
« C’est même pas moi qui les ai divisés, constata-t-il, ils se sont divisés de leur propre gré »!
Á des milliers d’années-lumière des chamailleries terre à terre des quarante chercheurs divisés, il s’unissait aux trois présidents de dix-sept associations différentes, autour d’une table campagnarde, dans une sympathique auberge. Certains soirs, dans cette même auberge, il plongeait comme un sous-marin dans les profondeurs indescriptibles des jolis yeux de la charmante Coccinelle qui, emploi jeune ou pas, est devenue rapidement une mûre titulaire.
À qui la chance sourit, croit au mérite…
Prends pas cet air!
« Envolée », nota-t-il quelques mois plus tard derrière le N°41, car Coccinelle s’était envolée sous d’autres cieux avec un vétérinaire.
Une autre entra dans son bureau. Celle-là ne risquait pas d’être invitée à aucune auberge!
– Ils sont là, exulta-t-elle de toute sa force; et la force, elle en avait!
Le nouveau 41 pesait lourd dans le laboratoire: non seulement à cause de ses kilos, plus nombreux que ceux de ses congénères, mais aussi par son poids symbolique, bien plus important encore, du fait qu’elle était l’honorable épouse du maire.
– Qui sont là?
– Personne! Cent-vingt ordinateurs neufs!
– Avais-je signé…? Tenta-t-il de questionner Madame la secrétaire.
– Peu importe! Vous les avez, vous signerez après.
Bien qu’au départ il ait été réticent vis-à-vis des ordinateurs, se demandant avec Renard à quoi leur serviraient des machines à écrire améliorées, il les avait peu à peu approchés. Les premiers étaient des monstres! Ils te prenaient la place, mangeaient de la poussière, ronronnaient. Mais on pouvait s’amuser à leur bidouiller des programmes, ils t’obéissaient. De ce côté-là, Charles Olamona de Caries les avait plutôt appréciés.
Au laboratoire encore sans nom, Zénon Bonifacio avait organisé des stages en informatique, faisait venir des ingénieurs, des techniciens, pour que tout le monde comprenne comment fonctionne un traitement de texte. Au cas où. On ne s’épargne pas du progrès. Mais au laboratoire sans nom, cela n’intéressait personne.
Quant au progrès, il s’en fichait de Bonifacio, des quarante chercheurs, de Renard, et même de son assistant préféré: le progrès passait la vitesse supérieure et il progressait.
Il nous donna le mobile et le www.
En pleine révolution des puces, Madame la secrétaire amena son directeur dans le dépôt logistique qui, grâce à elle, ne baillait plus le vide, mais était rempli de cartons, d’emballages, d’ouvriers.
Un ordinateur portable brillait sous leurs yeux, l’informaticien loué par la mairie venait juste de l’initialiser:
– Regardez-moi ça, Monsieur le directeur! Un clic par-là et sur votre écran plat, le monde entier!
Touché par la surprise que lui avait réservée sa nouvelle secrétaire N°41, rebaptisée dans son carnet « Mme Bulldozer », Charles Olamona de Caries emporta sur-le-champ l’esthétique appareil.
Dans son bureau, comme dans celui de la secrétaire, furent installés des écrans géants intégrés par tout ce qui pouvait l’être; les autres, à dimension variable, allèrent tapisser l’espace là où Bulldozer le souhaitait.
Modernisation accomplie, le quotidien reprenait.
Regard errant sur ses écrans, ses clefs USB, ses scanners-imprimantes-photocopieuses, son téléphone illimité, Charles Olamona de Caries réalisa que, contre toute attente, il s’ennuyait.
Toi, tu ne t’ennuies jamais?
Miracle! Les quarante chercheurs s’activaient. Maintenant que chacun avait un ordinateur portable, ils se sentaient branchés!
Quel plaisir d’envoyer un petit mot à son coéquipier! L’interroger au sujet des andouillettes que l’on venait de manger. Il te répond illico:
– T’as vu mon émoticône?
– Mrd.
– Lol.
Quel plaisir de créer ses pseudos! Car le pseudo n’est pas ton nom; et puisqu’il n’est pas ton nom, on ne sait pas qui tu es; et comme on ne sait pas qui tu es, coéquipier ou pas, tu t’exprimes encore mieux, pas vrai?
Mouche N°22, la plus douée des féminines, nommée « commère » dans le carnet du nouveau directeur, avait réussi à compléter ses phrases par des images; les photos numériques prises par son téléphone mobile ont connu un fulminant succès.
Motivé par l’ardeur d’une compétition anonyme ascendante, Mouche N°1 et son équipe leader ne tardèrent pas emprunter le caméscope à Bulldozer. Les souris bondirent, les rats se bousculèrent. Les cristaux liquides des collègues firent naître les jours suivants un court métrage obstinément réaliste en science naturelle…
Qu’en dis-tu, du progrès?
Tandis que chacun essayait d’entrer dans l’ordinateur d’un autre – en vain, car une seule personne avait le code pour cela et, en espion discret, bâtissait une prometteuse documentation dans son bureau de secrétaire – le directeur Charles Olamona de Caries réfléchissait.
C’était bien la première fois qu’il abordait les grandes questions existentielles. Jusqu’ici, il n’en avait pas ressenti le besoin. Sa route était tracée par une flèche. Sa flèche le guidait tout droit vers une première place où qu’il passât.
Premier né de braves parents entre deux mondiales de guerre, premier dans toutes ses classes, major de promotion universitaire, premier homme de sa femme (jusqu’à le croire unique, tiens!), premier assistant du Renard et premier à un concours qui avait failli, pour la première fois, par erreur, le rétrograder en deuxième…
Justice rendue à qui l’on doit, il était plus que jamais le premier!
Alors, il se dit qu’il pourrait briller beaucoup plus que tous les écrans de Bulldozer réunis!
« Imagine que tu inventes quelque chose à quoi personne n’avait pensé avant toi. Tu serais L’archi Premier!»
Son subconscient l’interrogeait tout bas:
– Mais qu’est-ce que tu veux inventer, mon Charles, dans ce bordel?
Il lui répondit:
– Écoute-moi, j’ai une idée!
Et comme pour montrer à Subconscient qu’il ne laisserait pas passer l’Idée, il quitta son bureau pour le terrain. Il choisit la salle de travail numéro 1 (quelle autre?), ordonna de la vider dans les plus brefs délais. Plus le moindre chercheur n’expérimentait quoi que ce soit dans cette salle, ce qui l’arrangeait. Secondé par l’enthousiaste Bulldozer, il obtint en quelques semaines un équipement ultra performant pour lui seul.
Le temps d’esquisser une théorie.
De mettre au point des stratagèmes.
Car Charles Olamona de Caries était un homme méthodique: il savait gérer la flamme de ses motivations pour qu’elles ne consomment pas trop. Un écolo, en quelques sorte.
Les Mouches restaient bouche bée.
De même à la réunion où il annonça l’obligation pour chaque groupe de présenter désormais l’état des recherches qu’il menait. De même dans les couloirs où Bulldozer placardait les dates prévues pour ces assemblées. De même à la première, retenue comme extraordinaire, en présence de quelques invités, et qui avait été réservée pour son propre exposé.
Dieu tout puissant, quel succès!
Quels applaudissements, pour la troisième fois que Charles Olamona de Caries y mettait les pieds! Personne n’y comprenait rien, l’extravagante journaliste du Régional encore moins, mais tout le monde applaudissait.
Sa photo parut dans la presse avec un article absolument édifiant sur les neuroleptiques de demain…
– Délire! Élucubration, zinzinna Commère, amère. Mouche N°1 souffla:
– Il s’est juré de nous couper les ailes!
– Nous allons dire quoi, nous? L’interrogea son meilleur coéquipier.
– Bof. Des résumés.
– De quoi donc? Demanda coéquipier.
– De ce dont Google voudra bien nous informer!
Tout se sait, et vite; Charles Olamona de Caries reçut 96 félicitations écrites. Parmi elles, un petit mot du Renard: « Fier de toi, j’avais raison, ton vieux maître ». La 97ème n’était pas sous enveloppe: c’est Subconscient qui l’avait envoyée: « Tu nous tournes là, mon Charles, un drôle de manège! » À celle-là seule il répondit: « Vois-tu, je m’apprête à devenir une vedette! »
« Via célébrité », sourit silencieusement sa flèche.
En retard, Rébecca, pour que tes talons clapotent ainsi au galop?
Tu te dépêches?
La main dans la main, ils avancèrent lentement vers le laboratoire. Non, ils n’étaient pas des cobayes humains, comme certains pouvaient le croire, mais des stagiaires.
Fils unique de Monsieur le préfet, fille unique de Monsieur le sous-préfet, ils se connaissaient depuis qu’ils étaient nés. Ils se regardaient dans leurs berceaux, jouaient ensemble, s’endormaient côte à côte.
S’étaient perdus de vue, séparés dans des établissements privés: plus de fêtes en familles, plus de réceptions, plus personne.
Kévin était déjà trop maigre, Kévina venait de dépasser le XXL.
Ils avaient été envoyés à l’étranger.
Il s’était fait tatouer un bel ours sur l’épaule; elle, l’ignorant, un céleste papillon.
Ils s’étaient retrouvés.
Non pas dans l’amphithéâtre d’un collège réputé, mais au cinéma d’un petit quartier. Kévina était venue avec une copine improvisée et la peur au ventre d’ingurgiter encore une tonne de pop corns auxquels elle ne pourrait pas résister; par conséquent, elle passerait le film à vomir dans des toilettes mal éclairées; Kévin y passait avec un copain, avant de s’échouer quelque part pour fumer des joints.
Études finies, ils revinrent.
Préfet et sous-préfet ne revenaient plus, mais cédaient.
Ils les inscrivirent à un stage au laboratoire Bonifacio, où la signature de Charles Olamona de Caries n’était pas pour autant soldée.
– Songez-vous à vous installer?
– Nous ne songeons, Monsieur, qu’à nous installer.
– Alors, je vais vous montrer l’endroit où se décide la composition du siècle que vous vendrez demain dans votre pharmacie!
– Waouh! S’écria Kévina devant les pipettes.
– Cool! S’exprima Kévin. Êtes-vous déjà au point?
– Oh, mes chers! Je vous montre cette salle pour que vous la voyiez; ce qui mijote dans mes marmites, c’est top secret! Excepté mon domaine, considérez-vous libres d’étudier ce qu’il vous plaît. Juste un conseil: ne parlez pas aux autres! Prudence, aucune confidence! Regardez plutôt la télé chez Madame le maire, baladez-vous dehors, sur le Net, j’ai un espace bonobo, dix-sept rigolos, vous êtes gentils, allez jouer avec!
– Cool, s’exprima de nouveau le garçon. Trop sympa, le mec!
– Mais, il pique les petits singes! Riposta soudain la fille attristée.
– Tu sais bien que ça ce fait! De partout. Tu le sais!
Ils allèrent d’abord vers les cages; puis, dans un coin où jadis Zénon Bonifacio se cachait pour se soulager, ils s’embrassèrent.
Elle retrouva son sourire d’enfance.
– Et toi?
– T’as aussi un p’tit copain?
Un peu plus tard, Kévin et Kévina ouvrirent leur pharmacie de rêve, puis trois millions arrivèrent sur le compte en banque du laboratoire exemplaire. Contribution au développement durable.
– D’où? Demanda le nouveau directeur à sa secrétaire.
– De là-haut, lui répondit-elle, de si haut que plus haut, il n’y a que le ciel…
Sur une île verte, au milieu d’un océan lointain, se retrouvèrent aussitôt: Charles et Charlène Olamona de Caries, Bulldozer et Monsieur le maire.
Les plages étaient divertissantes.
Le golf, passionnant.
Le paysage, resplendissant.
La nourriture, abondante.
Les nuits, reposantes.
Entre-temps, un courrier apparut dans les e-mails des restants: « Savez-vous, chères consœurs, chers confrères, qu’il y a 500 000 000 d’années, il existait une espèce invertébrée qui mesurait 2 mètres de long et portait ses yeux sur la tête? Il vivait dans l’eau; son pseudo: « monstre de la mer ». Anomalocaris, cela ne vous rappelle rien? »
Ils attribuèrent à 99% la trouvaille à Commère, ce qui lui valut une augmentation en conséquence; l’expéditeur véritable restait muet. Seuls les écrans parlèrent. Ils vibrèrent d’une traque spontanément orchestrée, où les pêcheurs virtuels s’adonnèrent à des heures de complicité sans faille dans l’esprit festif d’une union renforcée contre l’ennemi public numéro 1, en l’occurrence, Anomalocaris; ou, plus familièrement, Anomalo le monstrueux…
Rentré plus beau que jamais, Charles Olamona de Caries fut filmé près du lac du château médiéval; une centaine de personnalités y défilèrent pour un inoubliable cocktail.
La télé, Rébecca, t’imagines!
La télé.
Cependant, au coucher du soleil bien arrosé, les gros nuages semblèrent se liguer contre ce cocktail télévisé, y précipitant la foudre, le tonnerre et une pluie glacée.
Les voitures de cérémonie démarrèrent, les invités mouillés se dispersèrent, les deux Olamona retournèrent chez eux.
Charlène se précipita vers les volets.
Excité du monde qu’il venait de quitter et de l’orage qui venait d’arriver, Charles, écoutant ses instincts, posa ses mains sur les hanches de Charlène.
– Qu’est-ce qui te prend? Sursauta-t-elle.
– Tu es ma femme et aujourd’hui, c’est mon anniversaire!
– Tu me laisses fermer? Je suis épuisée!
– Epuisée de quoi? La retourna-t-il face à lui. Elle s’échappa.
Les grêlons tambourinèrent sur le toit.
Il prit une bouteille de liqueur et l’entama.
– Tu es fermée comme tes volets, va!
Elle ne l’avait pas entendu, heureusement. Elle s’était déjà éloignée pour se changer:
– Tout ce que tu as bu ce soir ne te suffit pas?
– C’est toi, avec ton attitude de bourgeoise coincée, qui ne me suffis pas…
Elle l’avait parfaitement entendu, cela. Réapparue dans sa robe de soirée à moitie déboutonné, elle le gifla de toute sa force de bourgeoise coincée.
Puis elle s’enfuit vite à l’étage, dans sa chambre, prit un somnifère, une couverture sur sa tête, plus rien ne la dépassa.
Il versa de la liqueur dans un cristal ciselé, contempla le liquide couler vers le fond et rendre vert le verre. Il le posa.
– Je reviens, dit-il au cristal. Il prit une douche et revint. Reprit le verre et but. Quand le verre se vida, il recommença.
Un homme à liqueur, ça existe. Voilà.
Il tira un rideau, ouvrit un volet. L’orage battait son plein, des éclairs illuminaient en stroboscopie les troncs d’arbres près de la fenêtre.
Il s’allongea sur le canapé.
Des milliers de racines s’étendirent sur le sol, s’enlacèrent, glissèrent, coulissèrent, traversèrent les murs, s’abandonnèrent, se rejoignirent.
Assiégèrent le canapé.
Les arbres articulèrent:
– Cette nuit, tu dormiras dans une forêt.
Subconscient monta sur une branche:
– Charles, Charles, ne t’endors pas!
– Je te croyais noyé, riposta son hémisphère veilleuse. Fiche-moi la paix!
– Mais, c’est quoi ton remède?
– Un neu-ro-dé-pres-seur.
– ‘Y en a tellement!
– La presse se presse pour annoncer… que le docteur Charles Olamona de Caries… est à deux pas… de réaliser… une exceptionnelle création médicamenteuse…, et tu oses encore m’embêter?
– Dis seulement si c’est un tube, une pommade, une ampoule ou un comprimé?
– Une gélule.
– Tu en fais quoi?
– Tu retires les capsules, tu vois une poudre jaune, tu la dissous dans ce que tu veux, tu comptes jusqu’au deux et tu te l’envoies.
– C’est tout? Et après?
– Tu la fermes! Après.
– Á quel intervalle?
– Tu la doses selon le poids de l’individu givré, et je te promets qu’une seule prise le tranquillisera à jamais!
– Tu le tues, Charles?
– Peut-être… Je le soigne!
– Mais, réfléchis! Que vont-ils devenir tous, si ton truc marche? Tu penses à la concurrence?
– Je n’ai pas de concurrence, moi!
– Si! Qui que ce soit a de la concurrence! Même les voitures électriques, tant que le pétrole…
– Stop!
– Tes alambics ronflent dans ta salle que Bulldozer t’a payée avec je ne sais quoi! As-tu avancé? Ou bien, ce ne sont que les années qui passent?
– Cinquante…, suis quelqu’un…, oui, de respecté par la plupart…, j’ai mon travail…, pas comme toi…, ombre…, tu vis très bien, grâce à moi…, si un jour bonobos supporte la gélule…, lâche pas ta branche, sinon je tombe…
Rébecca, tu rêves de quoi?
– Quel beau bouquet!
– Il est pour vous!
– Des roses? Des roses roses! Comment savez-vous combien…
– Intuition d’un scientifique, Bull…, Madame le maire!
– Oh, vous êtes assurément un gentleman!
– Ce n’est rien.
– J’ai aussi un petit cadeau pour vous!
– Non? Qu’est-ce que c’est?
– C’est http, deux-points, slaches, slaches, double vé, double vé, double vé, point, machaine Bonifacio, point com.
– Ça alors!
Pas qu’un joli site d’art pour l’art, avec des photos digitales des monuments historiques de la ville, de la façade du laboratoire, la plaque du directeur, son portrait, le tableau du personnel dévoué, mais « un outil indispensable de nos jours », comme Bulldozer lui fit remarquer.
– Vous avez des logos, vous avez des liens. Notre logo à nous, voyez-vous, ce cercle orange dans ce rectangle beige, se trouve déjà dans neuf mille cinq cent douze autres sites, de mon boucher jusqu’aux meilleures cliniques étrangères.
– Bravo!
– Á vous dire que nous sommes devenus planétaires!
– Vous êtes un ange!
– Dans l’Archive se trouve l’histoire du laboratoire. Dans la Presse, vingt-huit articles rassemblés, en commençant par le plus ancien. Là, c’est le plus beau, c’est la Vidéo! Le clip de votre interview au château.
– Ce ne pas un bouquet de roses que vous mériteriez, mais des hectares de rosiers!
– Dans l’Actualité, j’ai rédigé quelques lignes sur nos stagiaires. Ce qui pourrait bien donner envie à quelques-uns de nous contacter…
Grand, grand Bulldozer!
– Vous savez, quand on prend une route chez moi, ce n’est pas pour s’arrêter à mi-chemin.
Elle se chargea dès lors des courriels qui arrivaient des cinq continents de la planète: elle les sélectionnait, transférait certains à son gentleman de directeur, lequel n’avait ainsi rien d’autre à faire que cliquer sur les photos jointes pour choisir, quand il en avait envie, un ou deux nouveaux stagiaires…
Heureuse, Rébecca?
A-t-il personnellement répondu au téléphone, Monsieur Olamona, à ton quatre-vingt dix-neuvième appel?
Eh, oui! Il y en a qui refusent d’afficher sans façon leur visage dans des sphères inconnues, mais préfèrent la chaleur palpable d’une vive voix humaine…
Attendre plutôt trois quarts d’heure devant une porte, car on est très occupé derrière, mais être reçu dans son petit tailleur, s’asseoir en face, répondre aux questions, parler de soi, guetter le regard, s’adapter.
Se dire que ça a marché…
Te souviens-tu des dix minutes de ton premier rendez-vous d’entretien?
Un aussi agréable matin qu’aujourd’hui, quand le Soleil se levait presque souriant et que l’univers semblait être en bon accord avec lui-même, Charles Olamona de Caries quitta sa voiture au parking du laboratoire, tourna à gauche, tourna à droite, histoire de voir qui le verrait, mais comme personne n’était à proximité, se dirigea droit vers les escaliers, monta les marches, arriva à la plate-forme, où une pensée le saisit si fort qu’elle s’échappa par sa bouche:
– Mon laboratoire!
Il n’avait pas tort. Depuis peu, le laboratoire Bonifacio lui appartenait avec cinquante trois pour cent des actions; Bulldozer en avait vingt, l’État détenait encore les vingt sept pour cent restants.
Certaines Mouches, incitées par l’infatigable Mouche N°1, voltigeaient dans tous les sens, comme si le laboratoire était repeint de miel; mais le Conseil d’Administration refusait catégoriquement toute proposition venant de ce genre de personnel. À chacun sa place. Nous, entre nous. Les Mouches entre Mouches. Pas de confusion, s’il vous plaît.
Le Soleil brillait donc. Subconscient au fond de la poche condamné au silence à perpète, Charles Olamona de Caries se félicitait sur la plate-forme de son laboratoire, lorsqu’un être à tout le moins inattendu tomba du ciel.
Juste à côté de lui.
– Cherchez-vous quelqu’un? Balbutia-t-il interdit.
C’était une femme, dans une robe blanche toute simple.
– Bonjour, Monsieur, je cherche le responsable de cet établissement.
– Bonjour. Madame, Mademoiselle?
– Madame.
– Très bien. Charles Olamona de Caries, PDG.
– Marie Duciel. Enchantée.
– Vous avez un joli nom, Madame Marie Duciel, enchanté. En quoi puis-je vous être utile?
– Je suis chargée par le CMC d’étudier les effets secondaires des traitements neuroleptiques selon un programme de…
– Ah! Vous êtes du Comité Mondial des Contrôles?!
– Comme je vous le disais. Nous évaluons les critères de tolérance proportionnels aux différentes espèces…
Mais Charles Olamona de Caries n’entendit à ce moment que la douceur d’une voix céleste, vit un visage captivant loin des grilles mondialement établies, sentit un parfum de lys et devint blanc comme la robe de Marie Duciel, puis rouge comme là-haut, le Soleil.
– Oh! Subconscient gratta sa prison de poche:
– Je veux te parler, Charles, c’est urgent! Euh, ne m’étrangle pas, elle est belle, cette Marie, elle l’est, oui…, attentiooon…
Il retira sa main de sa poche, relaxa discrètement ses doigts et, d’un geste chaleureusement confraternel, effleura l’épaule de Marie:
– Je vous en prie, entrez!
Éblouie par la richesse des éléments de quasi-perfection réunis dans ce lieu d’expérience, frémissante, frissonnante, touchée jusqu’au bord de l’évanouissement, Rébecca, jamais vu une aussi belle salle avec un aussi bel homme dedans?
Marie était distante.
Marie était toujours distante.
Charles Olamona de Caries s’était promis de réduire à zéro cette distance.
Il installa Marie dans un bureau près du sien, alla la voir aussi souvent qu’il le pouvait.
Marie passait de longues heures avec les animaux, une petite souris dans la main. Elle l’appela « Nanoue », la petite souris l’écoutait. Fred, le joyeux bonobo hyperactif et le gros Oscar, hyper paresseux, la suivaient partout comme des gardes du corps fidèles. Assise sur l’herbe, elle prenait ses notes au jardin.
Charles Olamona de Caries s’y rendait rarement, cet « enfantillage » l’agaçait.
– Vous êtes adorable, Marie, mais il ne faut pas vous attacher!
– Pourquoi me dites-vous ça?
– Vous leurs parlez plus qu’aux humains!
– Peut-être.
– Vous les dorlotez, les cajolez comme des enfants, alors que ce sont des objets d’expériences!
– Une bonne raison de le faire.
– Tous ceux qui sont là, vous le savez mieux que quiconque, y resteront à jamais, alors que vous, un beau jour, vous partirez!
– C’est vrai.
Mais elle ne dit pas quand.
Il composait et recomposait sa poudre jaune, faisait bouillir des mixtures dans cent récipients. Ses journées passaient trop vite et pas assez, sa montre tournait au rythme de revoir Marie, de lui parler.
Pour dire quoi?
Dans ses heures creuses, il ébauchait divers scénarii.
Scénario N°1: un homme puissant séduit une belle femme assez puissante.
Scénario N°2: un homme puissant qui a, de plus, un humour irrésistible, fait rire une belle femme assez puissante, presque irrésistible.
Scénario N°3: un homme puissant qui a, de plus, un humour irrésistible, avoue à quel point il se sent seul, « Oh! Marie, si vous saviez »….
Trois scénarii rejetés.
– Qu’est-ce que que cette femme? Se demanda-t-il désarmé. Elle ne fait que son travail, après elle s’en va; impossible de l’emmener où que ce soit; mais au fait, pour qui elle se prend, cette envoyée du comité des comiques, je n’en reviens pas…
Au scénario suivant, un homme puissant avait perdu son irrésistible humour et pestait dans sa solitude:
– Tu veux des effets secondaires? Tu les auras!
Il ne songeait alors qu’à l’étonnement général et surtout à celui de cette femme, quand il sortirait sa poudre jaune définitive de sa salle d’expérience.
– Débrouille-toi, mon vieux, se disait-il chaque jour, allez, allez, fonce pendant qu’elle est encore là!
Ressaisis-toi, Rébecca!
Ignorer le passé, c’est méconnaître le présent…
Arriva le jour où il appela le numéro de téléphone interne de Marie, au bureau près du sien:
– Tout est prêt, dit-il d’un ton presque indifférent. Mais ce serait un plaisir pour moi que vous soyez la première, vous et personne d’autre, à découvrir mon invention. Alambic 51. Allez le voir, vous avez la porte ouverte!
– Va, Marie, va dans la salle N°1, ouvre l’alambic 51 et reviens me dire ce que tu en penses! Sinon, dans quelques instants, je te rejoins…
Marie Duciel n’eut pas le temps d’en penser quoi que ce soit, car l’alambic n°51 posé sur un plateau de refroidissement dégageait une tonne de nuages infects; elle recula, sa silhouette brodée d’étincelles… Quand les secours arrivèrent, des flammes violettes léchaient goulûment le plateau et le reste. Les néons pétaient, leurs âmes jaunâtres se vidaient. Une fumée noire se répandait dans la pièce, là-dedans, le Diable était à la fête.
Comme les collègues dehors, courus au premier bruit renifler les nouvelles…
– Putain! Disaient-ils tout bas en voyant approcher Charles Olomona de Caries, le PDG.
Bulldozer discutait avec les pompiers. C’est elle qui les avait appelés. Elle tapota le front de Marie au-dessus d’un masque à oxygène, remonta sa couverture de survie glissée sur le brancard, caressa ses cheveux éparpillés:
– Vous n’allez pas nous mettre dans l’embarras, petite!
Les yeux fermés de Marie Duciel commençaient sérieusement à l’inquiéter:
– Qu’est-ce qu’elle voulait faire dans votre salle? Demanda-t-elle en se tournant vers son directeur.
– Je ne sais pas. Vous savez que je ne donne l’autorisation à personne! Sauf à la femme de ménage, mais elle, elle y est habituée. Elle aurait dû être là! Où est-elle, Messieurs?
– Ça…, répondit le médecin, si elle était au fond de la salle, ça m’étonnerait…
– Mon Dieu! S’écria Bulldozer, bouleversée.
Charles Olamona de Caries contemplait à distance la pauvre petite contrôleuse allongée:
– Fallait pas, Marie, fallait pas…
Les marins s’en allèrent, leur gyrophare crachait du bleu, leurs sirènes hurlaient et dans leur voiture, Marie Duciel dormait.
Les sapeurs éteignirent le feu et laissèrent la place aux agents du service d’ordre qui arrivèrent.
C’était bien un accident de travail à élucider.
Ce fut bien un accident de travail jamais élucidé.
La femme de ménage, absente ce jour-là, fut licenciée le lendemain; elle fut sans doute la première femme de ménage à toucher un parachute doré.
Crois-tu, Rébecca, que chaque chose ait sa vérité?
Prestige oblige, la salle de Monsieur le directeur fut rapidement nettoyée, purifiée, restaurée, agrandie même, côté jardin, pour des raisons de sécurité.
Suite à ce regrettable incident, mentionné en deux lignes dans la presse, la vie continuait.
La vie de Marie planait entre la terre et le ciel, loin d’ici où tout le monde se faisait un devoir de l’oublier…
L’année d’après, exactement à Noël, quand on s’achète foie gras, caviar, poissons, dindes, chapons, grandes cuvées, grands champagnes, bûches, glaces, treize desserts, et qu’on offre des cadeaux somptueux aux enfants pour qu’ils se souviennent qu’ils sont les progénitures de généreux chrétiens, Charlène Olamona de Caries, installée dans son fauteuil, alluma la télévision pour être servie d’une messe. Les images de l’info se jetaient encore les unes sur les autres; elle coupa le son quand soudain, elle vit une femme assise devant un piano; elle remonta le son, et toute la famille Olamona entendit un extrait de Nocturne en C Mineur de Chopin.
– Qui est-ce? Consommatrice des grands concerts, elle s’étonna de ne pas pouvoir caser cette personne qui jouait pourtant en virtuose. Quelqu’un la connaît? Demanda-t-elle à l’assistance.
– Comme elle est belle, fit son fils de seize ans, regardez-là, comme elle est belle!
– Ah! Se tourna son père, vers l’écran du home cinéma: bon goût fiston, bon goût! Une comme celle-là, je te la souhaite!
Quand elle disparut de l’écran, le journaliste annonça le calendrier et les salles de ses prochains concerts à travers le monde entier.
– Vivement la messe, pensa Charles Olamona de Caries; il sirota quelques gorgées de son verre, étira sa poitrine en patriarche accompli, « impénétrable », répéta en silence après l’archevêque… Et comment! Tu t’es réincarnée en pianiste, Marie Duciel?
Tu t’en fiches?
Rébecca, Rébecca, tu ne serais en aucune vie Marie Duciel!
Pourtant tu t’appliques…
Dos contre le frigo, tu écoutes, on ne peut plus attentivement, le dosage en milligrammes de sept plantes, fraîchement arrivées de chez les sous-développés pour finir leur vie de plante en cachets.
Blancs comme la plupart des cachets et, pour que vérité soit dite, ne produisant que des effets comparables à ceux de n’importe quels autres neuroleptiques. Si Subconscient les voyait, il serait mdr, mais Subconscient était depuis longtemps achevé…
Tes lèvres trop rouges s’entrouvrent lentement:
– C’est génial, votre mélange! Tes ongles trop rouges se font voir ramenant tes mains l’une sur l’autre par-devant, tes seins se dressent, quelqu’un transpire dans ton tailleur, tu es une fausse mince, Rébecca!
Il t’approche à deux centimètres:
– Que veux-tu? Ce que tu vois ici, c’est le fruit de vingt cinq ans d’expérience!
Tu lui halètes au visage. Tu ne sais pas à quoi il pense. Alors tu penses qu’il pense…
– Quel âge as-tu? L’âge de mes expériences? Il se penche, tu montes sur la pointe des pieds, il t’embrasse…
Il pense que la matière première revient aux sous-développés. Qu’il va la leur (re)vendre. Béni soit le chemin des Bonifacio, des Renard et celui d’Olamona! Les beaux comprimés blancs quitteront bientôt par milliards le continent! Car ces sous-développés qui ne font que s’entretuer et mendier auprès de nous seront obligés, dans les deux cas, de les prendre…
Tu es contente.
T’avait-il offert un mi-temps pour que tu jettes trois grains de tournesol à trois souris blanches, trois fois par semaine et pour trois sous, bien que temporairement?
Nanoue n’a plus besoin de tes services…
Tu ne sais pas qui était Nanoue, elle n’était enregistrée sous aucune référence, une de plus ou de moins, les souris, lol, on ne les calcule pas!
Tu avais aperçu au passage deux bonobos enlacés et Commère t’a raconté qu’auparavant, le jeune était hyperactif et le vieux paresseux, puis ils avaient respectivement inversé leurs caractères…
Quelques Mouches mâles et l’une des femelles venaient essayer de sentir ton parfum bon marché de plus près; tu les a délogées, d’autant plus que tu te disais…
Et après?
Le maquillage refait pour la forme ne cache pas le regard; il y a quelque chose qui me dérange dans ta trajectoire…
T’avait-il avertie que ce petit lien ne pourrait aboutir à grand-chose, hormis une relation sans lendemain?
Pourquoi? Tu pensais qu’il allait divorcer sur-le-champ et t’épouser devant les caméras, te nommer sous-directrice du laboratoire Bonifacio et t’amener en voyage de noces sur la Lune?
C’est ça?
Tu te disais qu’avec un pied dedans, tu te battrais. D’une façon ou d’une autre… Car dans la vie, il faut se battre avec acharnement.
Quelle belle idée, Rébecca!
Et tes yeux mitraillent déjà tout ce qu’ils voient, même dans cet innocent véhicule de transport; et, moi, je vois dans l’ombre de tes faux cils les éclats d’une lueur noire…
Pusztai Péter rajza